La structure gouvernementale n’entraîne pas de manière mécanique tous ces remaniements,
mais elle rend possible les fissures, secrètement, tout l’ancien monde, petit à petit, tout l’équilibre religieux ancien, deviennent intenables. Ce qui amène à la période axiale de l’histoire des
religions.
On observe que de la Perse à la chine, de l’Inde à la Grèce, en passant par la Palestine,
de grands réformateurs vont en un demi millénaire modifier la substance même du religieux.
Zarathoustra au XIIIème siècle avant notre ère,Lao-Tseu aux IVème-Vème siècle avant notre ère, Bouddhaau Vème siècle avant notre ère,les prophètes d’Israël du VIIIème au VIème siècle : Isaïe au VIIIème, Jérémie au VIIème,
Ezéchiel et Daniel au VIème.
Le Christianisme et l’Islam sont des prolongements de ce mouvement.
Il y a avant et après. Tout bascule à ce moment.
Ces religions développent l’idée d’une transcendance du divin avec un creusement jamais vu
jusque là entre l’ici-bas terrestre et l’au-delà divin. Les Dieux nouveaux sont des Dieux et non plus des ancêtres, ils sont beaucoup plus divins, beaucoup plus loin des hommes qu’ils ne
l’étaient dans les religions traditionnelles.
Se développe l’opposition d’un monde vrai et juste opposé à ce bas monde en lui-même plus
ou moins déprécié, et l’idée d’une contrainte que les individus doivent exercer sur eux-mêmes pour faire leur salut. Dans les sociétés traditionnelles, si on commettait une faute, il y avait
toujours un rituel pour la rattraper, il suffisait de se procurer une belle bête et de faire un rituel en sacrifiant l’animal aux dieux. Dans les religions nouvelles, on demande une ascèse
personnelle, une intériorisation de la faute et l’idée que l’humanité porte en elle du mal, un mal intime qu’elle peut surmonter avec un certain travail sur elle-même. Il faut se transformer
soi-même.
De même les religions précédentes étaient polythéistes, dorénavant il y a un dieu, et ce
dieu unique est responsable de tout le monde, ce qui signifie qu’il a eu un plan pour le créer.
L’aspiration à un autre monde et la dépréciation de ce monde-ci engage les tenants de ces
religions à la quête d’un salut personnel après la mort.
Dans les religions traditionnelles, on ne meurt pas, car si votre descendance fait les
funérailles nécessaires, si elle rappelle votre souvenir continuellement aux alliés, à la parenté en faisant régulièrement des fêtes pour vous honorer, vous prenez le statut d’ancêtre et à tout
moment vous pouvez intervenir sur terre … donc il y avait une autre vie.
Ces nouvelles religions apportent l’idée d’un salut individuel et les religions musulmane
et chrétienne de se rapprocher de Dieu quand on sera vraiment pur en tant qu’individu. Il y aura les bons qui auront le droit de voir Dieu et les autres qui resteront dans la noirceur … Ce sont
des religions profondément individualisantes. Votre descendance pourra faire toutes les cérémonies, cela ne changera rien. Ceci est extrêmement neuf.
Cela signifie que la figure de l’individu que nous vivons et incarnons apparait dans la
religion. Ce que nous réalisons aujourd’hui c’est le programme de la religion, et que la laïcisation comme Spinoza l’avait bien compris, c’est le fait que l’humanité n’ait plus besoin des
béquilles de la religion pour faire ce que la religion lui a appris de faire, d’où le dialogue extraordinairement confus entre les laïques qui se croient, sont hâtés et qui réalisent le programme
de la religion en disant que l’humanité a tout ce qu’il faut par elle-même pour réaliser l’individualité libre, or, cette individualité, c’est la religion qui a appris à l’humanité ce que
c’était. Et donc, il y a des religions qui sont allées jusqu’au bout de ce processus, ce sont celles qui ont préparé l’humanité à sortir de la religion, et la religion qui est allée le plus loin
dans ce sens c’est le christianisme, et ce n’est pas pour rien que l’athéisme et nulle part ailleurs s’est développé dans un seul lieu : les lieux de la religion chrétienne.
Ainsi dans la religion première, la division religieuse passe entre l’ordre humain et son
fondement originaire. Avec l’apparition du pouvoir gouvernemental, la division passe entre les hommes, et avec les nouvelles religions, la division va passer à l’intérieur de chaque homme
(chair-esprit, bien-mal…toutes les figures du dualisme que ces religions apportent).
Ces religions modifient la manière d’entendre la vie de 3 façons :
Elles admettent qu’au fond de soi on peut mobiliser un autre soi
Elles effectuent un retrait par rapport à ce que Platon appelle le harcèlement du monde sensible. Elles
réduisent le morcellement, la bigarrure du monde, car elles cultivent une pensée de l’un alors que les religions anciennes s’ouvraient au multiple. Ainsi l’imputation de tout
ce qui est a un principe unique et une seule volonté.
La conception du social mute : jusque là les devoirs des individus étaient toujours des droits
sociaux alors que les nouvelles religions mettent l’accent sur un au-delà, un principe plus lumineux et vont essayer de hiérarchiser les devoirs sociaux : ceux qu’il faut absolument remplir
puis on décolle dans le méta-social, le métaphysique … quelque chose de plus haut et de plus vrai que le lien social. Même si elles veulent en particulier maintenir l’ordre social et légitimer
les pouvoirs, la distance qu’elles vont introduire entre l’ici-bas et l’au-delà rend impossible leur liaison. Le politique a beau utiliser le religieux pour se légitimer, la croyance est
désormais en rapport avec un principe au-dessus du politique et au-dessus du social qui est Dieu. C’est la fameuse parole révolutionnaire de Jésus Christ : « Mon royaume n’est pas de ce
monde » ainsi que « rendre à César ce qui est à César et donner à Dieu ce qui est à Dieu ». Ces formules, inaudibles dans les sociétés traditionnelles, disent qu’il y a désormais
plus haut que la société, et le pouvoir politique qui croyait que la référence divine était ce qu’il y avait de plus sûr pour lui, voit ce principe se fissurer.
Ce qui est en marche c’est que le religieux va passer au-dessus du politique et va vouloir
lui dicter ses lois. Il va y avoir concurrence pour savoir lequel des deux est le plus proche du message originel, d’où des querelles infinies. Ainsi le religieux montre sa pente qui était
d’immobilité et de foi dans les origines pour devenir un ferment d’incertitude et de renouvellement, et ce qui soutenait le pouvoir politique pourra se retourner contre lui.
Toutes les religions issues de la période axiale ne se développent pas intégralement. En
particulier, sur le plan politique, en Iran, en Inde, en Chine, le dualisme composera avec une conception hiérarchique qui empêche de retourner contre le pouvoir les principes qui le dépasseront.
C’est seulement dans le cadre des religions du Livre que ces tendances pourront se développer.
La promotion de ce divin unique transcendant et tout puissant rassemble sur cette nouvelle figure
la multitude d’esprits qui animaient toute la nature qui se trouve désertée de toutes ses forces occultes, la nature se désacralise, le monde se désenchante, ce qui est enchanteur et enchanté
n’est plus qu’en Dieu, et c’est la condition nécessaire pour que l’homme puisse en devenir possesseur et maître, en la soumettant à ses projets sans crainte d’y déranger un ordre divin…
Jésus n’est pas venu sauver la nature, mais l’homme …
L’Hérétique me tague sur la chaîne de la mythologie, je vais répondre par une histoire anthropologique de
l’apparition de l’Etat, telle qu’elle m’a été enseignée par Monsieur Gérard Courtois, lors de mon DEA d’Histoire et anthropologie du Droit que j’ai suivi, il y a bien longtemps maintenant,
à Nanterre.
Cette apparition de l'Etat n’appartient à aucun lieu particulier, c’est ce qui se manifeste un peu
partout.
Ainsi nous allons pouvoir constater que si le religieux peut avoir une influence sur l’apparition des structures
politiques, inversement, le politique peut modifier la teneur du religieux.
Dans les sociétés traditionnelles, les anciens vivants ont l’autorité, car il se produit que les
ancêtres (défunts) considérés comme des surhommes, projettent leur ombre sur eux, et qu’ainsi l’autorité leur est accordée. Ainsi, ils règlent les petits conflits, font vivre la
tradition…
Cette reconnaissance provoque une première coupure entre les hommes, qui commencent à se distinguer les uns des
autres. Cette évolution n’oppose pas un pouvoir laïc et un fondement religieux, le nouveau pouvoir se présente d’abord comme essentiellement occupé à gérer le sacré.
Ainsi
dans les sociétés traditionnelles, il y a des Maîtres rituels, en charge d’un secteur religieux pour tous les sous-groupes de la société. Par exemple, en Haute Volta, il y a un Maître de la
Terre, ritualiste très important qui est lointainement apparenté avec les premiers occupants humains de la terre, et qui ont obtenu les premiers l’autorisation des puissances chtoniennes de
s’installer sur certains lieux. Ce sont eux, qui par des rites réguliers, et lorsqu’il y a une crise, sont chargés de maintenir les bonnes dispositions des puissances chtoniennes à l’égard des
humains.
Les Maîtres de la Terre sont tellement importants, que les conquérants ne peuvent en aucun cas accéder à la
terre sans leur collaboration: les conquérants gèrent ce qui relève du royaume en général, mais sont totalement incompétents pour les affaires locales, l’accès à la terre suppose que les
principes vivants, les esprits qui sont dans la terre sont d’accord, et il y a un ritualiste qui est chargé des échanges entre les vivants et les esprits, c’est le Maître de la
Terre.
Ce Maître de la Terre appartient à un lignage, un clan. Il a les recettes magiques pour que la ulture des
ignames soit profitable. Lorsqu’il y a besoin d’abattre un arbre pour se tailler des harpons pour pêcher ou des pirogues, l’arbre étant quelque chose de vivant, il y a un dieu dans l’arbre, là
aussi le maître rituel va rendre favorable l’être qui est dans l’arbre pour qu’il accepte d’être abattu.
Ainsi, la société dispose d’une série de maîtres rituels : maître des masques, maître de l’initiation
des jeunes, de la pluie etc. Il y a donc une sorte de répartition des fonctions religieuses et une des clés est que chaque élément de la société est complémentaire des autres.
Dans ces sociétés, le chef ne domine pas les rituels, il harmonise les calendriers rituels et se contente de
représenter l’identité du groupe vis-à-vis de l’extérieur et de rappeler la tradition à l’intérieur.
Très habilement, le chef est pris hors de la société, c’est un étranger pour ne favoriser aucun clan local. Ce roi
devient le dépositaire du sacré, et c’est à partir de lui que va pouvoir se générer lentement un roi au sens politique. Ce roi est une force de maintient de la prospérité collective qui va peu à
peu élargir sa sphère d’influence, modifier ses prérogatives et commencer à devenir un organe destiné à coordonner les activités de la communauté.
Il avait le pouvoir religieux, petit à petit, il prend le pouvoir social. Il fait communiquer le religieux
et le social mais aussi fait écran en montrant que les hommes commandent les hommes, et que celui qui interprète les dieux et la tradition est aussi peu à peu innovateur et législateur. Dans
l’Iliade et l’Odyssée, on voit que le roi n’a absolument aucun pouvoir d’innovation, il ne connait que la coutume, sa fonction est de déclarer le droit et non de le créer… seulement, des rois
dévient de la tradition et il commence à y avoir dans la société un organe qui permet son adaptation à de nouvelles conditions, le gouvernement va changer la tradition. La gouvernementalité
naissante va produite du religieux de 3 manières :
Par l’accentuation de la coupure entre nature et
surnature: dans le temps de la stricte religion des ancêtres, le présent et le passé étaient imbriqués, or, le présent se disjoint du
passé par rapport à ce qu’il fonde, mais en même temps il est conjoint apr ce qu’il reçoit de passé sous forme d’héritage, c’est le paradoxe. La division de la réalité entre deux sphères, celle
des ancêtres et aujourd’hui devient un problème car dès l’instant où la sphère d’aujourd’hui n’est plus l’exacte copie d’autrefois, se fait jour l’idée que la sphère d’autrefois doit être peuplée
d’êtres finalement plus différents qu’on le pensait, donc plus divins et moins ancestraux. Il y a donc un premier ébranlement du religieux.
Par la subjectivation des dieux : lorsque l’ordre gouvernemental
apparaît, il ne veut pas que cela se voit car il n’y a pas d’autre légitimité que la tradition, aussi se présente-t-il toujours comme la charnière du visible et de l’invisible. Il n’empêche que
le gouvernement est dans une tension avec le reste de la société et que les difficultés vont s’accumuler, il faudra innover, agir … en innovant il va dire que son action correspond en réalité à
la véritable volonté des êtres des origines … mais alors il doit être capable d’interpréter cette volonté, et aura recours à des prêtres spécialisés qui diront que tel ou tel aspect n’avait pas
été bien compris ou que les nouveautés s’intègrent bien dans les fins voulues par les Dieux… Ces procédés sont graves pour la religion car c’est dire que le message n’a pas été donné
une fois pour toutes, qu’on peut spéculer, interpréter…
L’apparition des structures de
gouvernementalité entraîne une modification du sens de la guerre qui a des effets religieux. La guerre dans les sociétés traditionnelles permettait l’échange, ce qu’il y a de plus
fondamental dans le social : échange de biens, de paroles, de conjoints. Il y a un grand jeu d’échange entre les familles qui entraîne la solidarité entre elles. Souvent lorsqu’il y a une
difficulté entre deux familles, les femmes deviennent ambassadrices de leur groupe et pacifient la société par le mariage. L’échange parfait est celui des indiens du long de la Cordillère des
Andes qui oblige le chasseur à donner sa proie alors que d’autres vont offrir ce qu’ils auront chassé à sa propre famille, c’est ce qui renforce les liens sociaux. Cependant dès que l’appareil
politique se dégage du corps social, cette logique peut se fissurer … l’appareil politique commence à passer au-dessus de la société, commence à la gérer, il n’est plus tenu par la seule logique
communautaire, il intègre d’autres éléments, il peut se faire conquérant et assimilateur car pour lui les appartenances socioculturelles ne sont plus aussi importantes. Chacune des sociétés va
devoir vivre avec des gens différents. La guerre qui était gardienne du multiple devient instrument d’unification, ce changement a une influence culturelle considérable, car tout devient
incertain, et ce trouble appelle une nouvelle synthèse religieuse qui conviendrait à toutes les composantes de la société devenue hétérogène. La perception du divin devient insuffisante, l’espace
s’ouvre pour les religions universalisantes.
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